Marc avait honte d’admettre qu’il s’était inscrit sur un site de cam. À 34 ans, séparé depuis huit mois après quatre ans de vie commune, ingénieur dans une boîte de la Confluence, il avait toujours considéré que les sites de cam étaient pour les hommes qui ne pouvaient pas faire mieux. Il avait été élevé dans une famille où ces choses-là étaient des sujets dont on ne parlait pas, et il portait cette gêne comme une seconde nature.
Et pourtant. Un mardi soir de mars, après deux heures à scroller un site de rencontres qui ne lui apportait rien, il avait cliqué sur une publicité. Pas par envie. Par lassitude. Il s’était inscrit, avait acheté un crédit symbolique, et était entré dans une session privée avec une cam-girl française qui s’appelait Élise.
Il avait attendu un cliché. Il avait trouvé une fille de Lyon, 28 ans peut-être, qui lui avait demandé d’abord son prénom, puis comment s’était passé sa journée. Marc avait répondu poliment. Elle avait écouté. Elle s’appelait peut-être Élise, peut-être pas. Cela n’importait pas. Ce qui importait, c’est qu’elle prenait son temps — qu’elle n’enchaînait pas les positions comme un menu de restaurant rapide, qu’elle parlait, qu’elle souriait, qu’elle posait des questions.
Au bout de douze minutes, Marc avait compris quelque chose. Ce qu’il payait, ce n’était pas le sexe. C’était l’attention. Le fait qu’une femme adulte, pendant 30 minutes, lui consacre son temps sans agenda, sans jeu de séduction, sans manipulation. Il en était plus ému qu’il ne l’aurait imaginé.

Il retourna sur le site la semaine suivante. Puis deux fois la semaine d’après. Il prit ses habitudes avec Élise — c’était le pseudo qu’elle utilisait. Il apprit qu’elle était étudiante en master de communication, qu’elle faisait ça pour se payer ses études et un studio à la Croix-Rousse, qu’elle avait trois autres clients réguliers à qui elle accordait ce traitement personnalisé. Marc n’était pas son favori. Mais il était l’un de ceux à qui elle s’autorisait à parler de Roland Barthes parce qu’il avait commencé.
Pendant trois mois, leurs sessions devinrent moins sexuelles que ce qu’on imagine. Élise se déshabillait, oui. Mais elle prenait du temps à le faire. Elle posait. Elle parlait pendant qu’elle se touchait — de l’écriture qu’elle adorerait pratiquer, du livre de Despentes qu’elle avait fini, de sa colocataire qui pensait qu’elle travaillait dans un call-center. Marc se masturbait, c’est vrai. Mais ce qui le faisait revenir, c’était d’écouter Élise penser.
Un soir d’octobre, après trois mois de sessions, Marc avait dit à Élise : « Pourquoi tu fais ça ? » Élise avait souri — ce sourire qu’elle avait quand elle savait qu’on lui posait une question qu’elle s’était posée elle-même. Elle avait répondu : « Parce que c’est le seul boulot où je peux gagner mille euros la semaine en montrant une partie de moi que je décide de montrer. C’est plus honnête que mon stage en agence l’été dernier. »

Marc avait nodé. Il avait compris qu’Élise ne se sentait ni exploitée ni misérable. Elle se sentait professionnelle. Elle gérait son temps, ses clients, son tarif, ses limites. La plateforme prélevait sa part. Élise prélevait la sienne. Marc payait pour quelque chose qu’il choisissait de payer. Tout le monde était adulte, tout le monde savait ce qu’il faisait.
Il y a deux ans et demi maintenant que Marc a arrêté ses sessions avec Élise. Il est en couple, depuis un an, avec une femme qu’il a rencontrée à un cours de yoga. Il n’a jamais parlé d’Élise à personne. Mais quand il y pense, il pense à cette période avec une étrange tendresse. Élise lui a fait du bien d’une manière qu’aucune psychothérapie ne lui avait procurée. Elle l’avait rendu à lui-même, par couches successives de présence et d’attention payantes mais sincères.
Pour les hommes qui se demandent si « ça compte vraiment » — la réponse de Marc est : oui, ça compte. Pas comme la sexualité en couple. Pas comme un plan d’un soir. Mais comme un service relationnel honnête, dans lequel les vrais sites de cam comparés et les vraies créatrices traitent leurs clients comme des adultes capables de payer pour ce qu’ils consomment, sans honte mais aussi sans illusion.
Élise s’appelait peut-être Élise. Peut-être pas. Marc ne saura jamais. Et c’est exactement ce qui a rendu ces trois mois supportables : il n’a jamais essayé de la transformer en quelqu’un qu’elle n’avait pas envie d’être pour lui.
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